Mohammed Khadda

CHRONOLOGIE SOMMAIRE

Bendehiba Khadda, père du peintre, né en 1912 dans la commune de la Mina (Relizane), était arrivé encore jeune à Mostaganem, déjà atteint comme des dizaines de milliers d’Algériens à l’époque, de trachome. Tour à tour, garçon-cocher sur la diligence Mostaganem-Tiaret, poseur de rails, docker, il était, totalement aveugle, devenu garçon d’écurie. Selon lui « Benkhedda », simplifié par l’état civil français dans sa transcription, correspondait au nom de la tribu à laquelle appartenait la famille, de son vrai nom « Ladjel ».

1930 : naissance le 14 mars à Mostaganem.

1936: école de Tigditt, quartier arabe de la ville.

1944: Le certificat d'études primaires en poche, il entre comme apprenti à l’imprimerie de l’Aïn Sefra où il devient rapidement typographe et aide aux maquettes des recueils de poésie.

1947: Il s'initie à la peinture, lit énormément, fréquente le ciné-club de sa ville et celui d'Oran, crée ses premières aquarelles et peintures dont on ne garde que de rares photographies.

1953: arrive a Paris. Typographe et maquettiste dans différentes imprimeries. Fréquente, le soir, l’Académie de la Grande Chaumière à Montparnasse et visite assidûment musées et galeries d'art. Il retrouve à Paris son ami Mustapha Kaïd (militant communiste, trait d'union entre les intellectuels algériens réunis à Paris) qui lui présente Mustapha Kateb, Kateb Yacine etc. Il milite pour l’indépendance de l’Algérie, est introduit dans les milieux de gauche parisiens hostiles à la colonisation.

1955 : premières participations à des Salons et expositions collectives.

1963 : rentre en Algérie. D'abord maître-imprimeur à Blida, il préfère s’installer en 1964 à Alger où il est maquettiste et secrétaire de rédaction de plusieurs revues tout en poursuivant son oeuvre de peintre, chez lui, le soir.

1964: Membre fondateur de l’Union Nationale des Arts Plastiques (UNAP).

Ardoises et dessins pour La Rose et l’ortie de Jean Sénac.

1965: dessins pour Pour ne plus rêver de Rachid Boudjedra. Décors et costumes pour Les Chiens de Tom Bulin au Théatre National d’Alger, adaptation de Hadj Omar. Responsable du bureau de dessin puis de la sérigraphie et de l’imprimerie de la Société Nationale d’Edition et de Diffusion (SNED).

1966 : décors et costumes pour Numance de Cervantès au Théâtre Régional d’Oran (adaptation de Abdelkader Alloula).

1971: Secrétaire Général de l’UNAP jusqu’en 1973.

1972: publie Eléments pour un art nouveau, suite d'un fascicule à petit tirage écrit avec Anna Gréki en 1969. Abandonne l’imprimerie pour se consacrer exclusivement à la peinture.

1973 : Peinture murale collective (Saïda).

1974: décors et costumes pour Bni Kalboun de Ould Abderahmane Kaki au Théatre National d’Alger.

1975 : peinture murale au Village Agricole du Guelta-Ez-Zerga (Bouira)

1976 : peinture murale collective pour les travailleurs du port d’Alger.

1978: sous-directeur au Ministère de l’Information et de la Culture, responsable des arts plastiques (mars 1978-août 1979).

1979: commentaire pour La Calligraphie arabe, film documentaire de Abdelkrim Baba Issa.

1979-1986: réalise de nombreuses gravures qu’il imprime lui même. Dessins pour Actuelles partitions pour demain et Soleils sonores, recueils de poésie de Bachi Hadj Ali, La Nacre à l’âme de Habib Tengour, L’Oiseau minéral de Tahar Djaout, La Princesse et l’oiseau de Sid Ahmed Bouali, D’après les pierres et Sous le signe du matin de Michel-Georges Bernard.

1980 : peinture murale, pour le siège de l'ONRS à Alger (Organisme National de la Recherche Scientifique) dépendant du Ministère de l’Enseignement Supérieur.

1981- 1983 : Monument aux Martyrs à M’Sila.

1983: tapisserie pour l’aéroport international de Ryadh. Publie un second fascicule de réflexion sur l'art: Feuillets épars liés.

1984: réalisation de deux films portant sur son itinéraire artistique par Jean-Pierre Lledo intitulés: Les Qasbas ne s’assiègent pas et Méridien zéro.

1987 : Matilda, textes et illustrations de l’artiste, Editions Bouchènes, Alger.

1989 : préface et page de couverture pour la publication de l’Arbitraire de Bachir Hadj Ali. Participe à la constitution de sections algériennes de La Ligue des Droits de l’Homme et d’Amnesty

1990 : Haltes à l’orée du Sud, tapisserie pour le décor de Rak Khouya ou ana chkoune? de Slimane Benaissa à la Salk Ibn Khaldoun, Alger. Préface au livre sur Mohamed Racim, par le Ministère de la Culture, Alger. Membre du Conseil National de la Culture.

1991: transféré en janvier dans un hôpital parisien pour une lourde opération, rapatrié en avril, il s’éteint à Alger le 4 mai. Son oeuvre est classée Patrimoine National. Hommage à Khadda, Institut du Monde Arabe, Paris.

1992 : Mohammed Khadda. Une vie pour oeuvre, Colloque organisé au Palais de la Culture par le Musée National des Beaux-Arts d’Alger, sous l'égide du Ministère de la Culture.

DEVELOPPEMENT

Mohammed Khadda serait né, si on se fie aux régistres d'état civil de Mostaganem, le 14 mars 1930. Mais le récit familial prétend qu'il serait arrivé au monde quelques mois après le décès du frère enregistré sous ce prénom à cette date ; le père considérant la déclaration de naissance et de mort de ses enfants comme une formalité coloniale. En somme la vraie date de naissance du peintre devrait se situer en 1931. Quoi qu'il en soit il sera l’aîné de cinq enfants, dont deux mourront en bas âge mais dont il a gardé le souvenir tout comme il se souvient d'une enfance dans un milieu excessivement pauvre avec deux parents dont la vue a été attaquée par le trachome qui sévissait alors.

Il entre en 1936 à l’école indigène de Tigditt, quartier arabe, très pauvre, de Mostaganem. En 1942, la famille fuyant la famine qui sévissait alors du fait de la Seconde Guerre mondiale, entreprend de rejoindre Tiaret où résidait une parente réputée aisée. Le voyage, qui se fait à pied sous la responsabilité de deux parents presque totalement aveugles, lui, l'aîné portant son petit frère sur les épaules, revêt une allure d'errance comme c'était souvent le cas à cette époque pour les colonisés déshérités qui se déplaçaient en hordes, en quête d'une maigre pitence et de menus travaux. Arrivés à destination, la tante dont ils attendaient de l'aide, s'avère, en fait, à peine moins misérable qu'eux; elle consent à les héberger mais ne peut les nourrir et, quelques mois plus tard, c'est le retour, dans les mêmes conditions, à Mostagnem. Mohammed se réjouit de la fin de cet exode dont il garde un souvenir douloureux du fait d'une faim permanente qui les tourmente et de multiples humiliations. Il retrouve le chemin de l’école dans le désarroi tant il est assailli par un sentiment d'abêtissement provoqué par la faim et les autres épreuves. Il confiera, plus tard : "j'avais l'impression de ne rien comprendre, de passer pour un idiot". Pourtant sa tête fonctionne mieux qu'il ne le pense et, lorsqu'il arrive, l'année suivante, au cours moyen deuxième année (CM2), il est parmi les premiers de la classe et son maître le présente à l'examen d'entrée au lycée. Mais les conditions matérielles de la famille lui interdisent un cursus scolaire long et son père estime que le temps est venu de travailler et d'aider à nourrir la famille. L'instituteur négocie avec le père un an de sursis et l'inscrit en classe de fin d'études. En 1944, le certificat d’études (sésame pour une promotion sociale) en poche, son maître, qui avait perçu chez lui une aptitude à l'étude et un désir de culture, le fait embaucher comme apprenti à l’imprimerie de l’« Aîn Sefra » dirigée, alors par un patron humaniste. Il y apprend, très vite, la typographie, commence à dessiner et faire des croquis pour les commandes d'imprimés, à esquisser des maquettes ... et devient rapidement un bon ouvrier imprimeur qui remplace avantageusement le père pour subvenir aux besoins de la famille. Il se ménage aussi un espace de liberté pour ses propres besoins. Le soir, il fait de la reliure et utilise ces revenus supplémentaires à acheter quelques livres et du matériel de dessin car il a commencé à s'initier en tâtonnant, pendant son temps libre, au dessin, à la peinture, à la sculpture ... Il se lie d'amitié avec un jeune homme du même âge, appartenant à la petite bourgeoisie mostaganémoise - Abdallah Benanteur - qui, comme lui, est typographe (chez son oncle imprimeur) et nourrit la même attraction que lui pour les arts. Ils s'abonnent tous deux à des cours d'art plastique par correspondance, vont ensemble au ciné-club et dans les librairies, se montrent leurs travaux respectifs, passent des heures dans la campagne environnante pour peindre sur le motif, se rendent à Oran pour écumer les galeries... Mohammed est exessivement réservé, mal à l'aise dans son corps, intimidé par le milieu social dans lequel il s'introduit; aussi la compagnie d'Abdallah l'aide-t-elle à franchir la frontière de son quartier de pauvres pour s'aventurer dans la ville européenne, se frotter à sa population privilégiée et aux activités culturelles qu'elle recèle. Au demeurant son désir d'apprendre et son insatiable curiosité l'encouragent à s'éloigner de son milieu social pour découvrir d'autres horizons. 

Quand il rencontre Abdallah, Mohammed est un lecteur boulimique. Il dévore les livres qu'il compose à l'imprimerie, s'attarde sur les recueils de poésie, se hasarde à écrire lui-même des vers, emprunte des livres à la bibliothèque municipale et au cercle de la jeunesse de l'UDMA (parti de Ferhat Abbas). Il en gardera, en même temps qu'une grande appétence pour la lecture un sentiment de frustration, persuadé qu'il a manqué d'une formation pour s'orienter dans la vaste bibliothèque du monde. Pourtant, de son son écclectisme de néophyte, il gardera l'empreinte de Hafiz, Djami, Omar Khayyam, Mohamed Abdou, Taha Hussein, Gide, André Breton, Cocteau...Autour de 1947 Khadda réalise ses premières aquarelles, puis des pastels et des peintures. Il approfondit son approche de la peinture au hasard de ses rencontres dans les librairies et aux marchés aux puces. En 1948 il va rendre visite avec Benanteur à un ami hospitalisé au sanatorium de Rivet et découvre le Musée des Beaux-Arts d’Alger où il voit longuement les toiles de Delacroix, Fromentin, Chassériau, Dinet, les sculptures de Rodin et de Bourdelle3.

Le sentiment national progresse décisivement en cette époque et la revendication nationaliste s'affirme après la violente répression des manifestations de mai 1945 dans l'Est Algérien. Khadda découvre ainsi la pensée de Benbadis, adhère un moment à la Jeunesse de l’UDMA de Ferhat Abbas puis se rapproche du PPA (le parti indépendantiste de Messali Hadj) dont un ancien camarade de classe - Mohammed Tengour, le père de l'écrivain Habib Tengour - est un militant de premier ordre. Il a aussi pour amis l’homme de théâtre Abderrahmane Kaki, Mustapha Kaïd, acquis à l’idéal communiste et qui s'exerce au métier de journaliste. Il suit des cours d’arabe dispensés par l'association des Ulamas dans un garage, bientôt fermé par la police. Il se familiarise à travers les films de Cocteau et de Bunuel projetés au ciné-club, avec le mouvement surréaliste. Il va fréquemment voir à Oran les expositions de la galerie d’avant-garde « Colline ». Il écrit des poèmes, s’essaie à la sculpture (pierre, plâtre et terre) et cherche son expression propre en allant peindre sur le motif avec Benanteur aux alentours de Mostaganem.En 1953 Khadda et Benanteur arrivent à Paris où ils visitent longuement musées et galeries. Khadda dessine le soir à l’Académie de la Grande Chaumière de Montparnasse, se lie avec le romancier Kateb Yacine et son cousin dramaturge Mustapha Kateb, retrouve son ami Mustapha Kaïd qui le fait adhérer au Parti communiste algérien au sein duquel il milite pour l’indépendance de l’Algérie. Après avoir participé à plusieurs expositions collectives et salons, notamment celui des Réalités Nouvelles en 1955, 1957 et 1958, il réalise sa première exposition personnelle en 1961.Mohammed Khadda rentre en 1963 en Algérie où il poursuit sa quête esthétique tout en prenant part à tous les combats du champ culturel. Membre fondateur en 1964 de l’"Union Nationale des Arts Plastiques" dont il deviendra secrétaire de 1972 à 1975, il y défend la peinture non figurative violemment dénoncée à cette époque par les tenants d'une mythique authenticité, illustre plusieurs recueils de poèmes (Jean Sénac, Rachid Boudjedra) et crée des décors et costumes pour les Théâtres d’Alger(Hadj Omar, Ould Abderrahmane Kaki) et d’Oran (Abdelkader Alloula).

En 1972 paraissent ses Éléments pour un art nouveau, introduction à l’histoire de l’art en Algérie qu'il avait amorcée quelques années auparavant avec son amie poète Anna Gréki tragiquement décédée en couches. Lorsqu'il reprend le projet en 1971, le peintre le conçoit comme un parcours didactique depuis les fresques du Tassili, l’art berbère de Kabylie et l’art arabe jusqu’aux premiers peintres algériens et le « nouveau souffle » de la génération suivante.Mohammed Khadda travaille, entre 1973 et 1976, à la réalisation de plusieurs peintures murales collectives, accompagne de ses dessins, dans les années 80, plusieurs recueils poétiques et rassemble en 1983 dans Feuillets épars liés la plupart de ses articles et préfaces.

Il participe en 1986 à l’exposition inaugurale des collections permanentes de l’Institut du Monde Arabe de Paris qui acquiert une grande toile intitulée Kabylie.

Khadda préface en 1989 L’Arbitraire, témoignage de son ami Bachir Hadj Ali sur la torture qu'il a subie lors de son arrestation en 1965, suivi de poèmes du même auteur. En 1990 c'est un livre sur le grand miniaturiste algérien, Mohamed Racim, que Khadda préface. En même temps, il œuvre simultanément à la constitution de sections algériennes de la Ligue des droits de l’homme et d’Amnesty International.

Quand il meurt prématurément, en 1991, terrassé par un cancer du poumon, il représente, aux yeux de ses contemporains, outre un peintre d'envergure internationale, une tête de proue dans le combat pour une culture algérienne moderne, solidement ancrée dans le terroir et largement ouverte sur le monde.